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L’intéropérabilité, c’est la capacité qu’ont différents systèmes d’intéragir (inter-opérer, çà dit son nom), d’échanger, de fonctionner et travailler ensemble.
Le problème, généralisable, est particulièrement critique dans le domaine des technologies de l’information.

Et comment obtient-on l’intéropérabilité ? Eh bien, il y a au moins deux méthodes : l’uniformisation du monde, ou l’adoption de standards ouverts.

La première méthode est simple : tout le monde utilise le même logiciel, protocole, format, etc…
Les mauvaises langues diront que ce n’est pas de l’intér-opérabilité mais de la “self”-opérabilité : certes.
Mais la méthode a d’autres travers : outre une certaine fragilité (cf. la biodiversité : plus elle est réduite, plus une attaque risque de détruire tout l’écosystème) et le risque d’appropriation par une firme privée ou un lobby, elle nécessite sutout une uniformisation de la culture et des pratiques, laquelle ne peut être obtenue que par un contrôle strict et régalien, assorti de sanctions fermes.

Autrement dit, la “self-opérabilité” ne peut être obtenue que par la dictature.

A l’opposé, les standards ouverts garantissent que les données et les protocoles, publics et d’accès libre, peuvent être mis en oeuvre, exploités ou étudiés par tous (ce qui favorise, au passage, l’accès de tous au savoir, ainsi que les logiciels open-source).
Leur évolution ne peut se faire que de manière collégiale, via des structures démocratiques prenant en compte l’avis des utilisateurs et de toute personne ou organisation intéressée.

Autrement dit, les standards ouverts, c’est une forme de démocratie décentralisée (leur établissement étant le fait, par exemple, de consortiums, organismes publics ou associations à processus de décision ouvert).

De récents travaux financés par l’Europe font état de voies intermédiaires : il existerait un “continuum” entre l’ouverture totale et la fermeture totale, au long duquel il serait légitime de se positionner (cf. un récent article de Glyn Moody sur ComputerWorld UK, que j’ai accessoirement traduit en français ici, et qui détaille les croustillants travaux de l’IDABC).

C’est presque aussi absurde que de déclarer qu’il existerait un “continuum” entre la dictature et la démocratie au long duquel les états devraient se positionner, mais passons… En ce qui concerne l’intéropérabilité, se positionner librement entre l’ouverture et la fermeture, çà revient à entériner le système actuel, lequel est tout sauf intéropérable, justement parce que chacun fait un choix différent du voisin.

Ce qui démontre que l’intéropérabilité est impossible sans une forme de “contrôle politique” : ou, pour parler comme un économiste, qu’il n’y a pas de “main invisible” qui ferait tendre le système vers l’intéropérabilité.

Et le “contrôle politique”, ici comme ailleurs, c’est soit la dictature, soit la démocratie. Camarade, choisis ton camp…

P.S. Cette réflexion a été nourrie par une analyse économique de Jacques Sapir, à propos de la théorie de l’équilibre général de Walras, dont il démontre qu’elle ne peut s’appliquer réellement sans un contrôle politique, de forme soit totalitaire, soit démocratique, mais proche de ceux décrits ici : cf. “Les trous noirs de la science économique : essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent” (Seuil / points économie, 2003)

Réalisé avec les projets Apache Felix (plateforme OSGi, felix.apache.org) et CXF (web services, etc…)…
Evidemment, ce post, valable le jour où il a été posté, devrait se périmer assez vite (en particulier en ce qui concerne les versions des outils utilisés, et leur localisation).

Le principe pourrait toutefois ne pas changer trop vite :

  • * Tout d’abord, installer puis démarrez le bundle d’extension “OSGi compendium API’s”, fourni avec Felix comme sous-projet (téléchargeable ici).
  • * Ensuite, installez puis démarrez le bundle OSGi CXF (cxf-dosgi-ri-singlebundle-distribution-1.1-SNAPSHOT.jar, à télécharger ici).
  • * Enfin, avant d’être installé/démarré, Le bundle OSGi que vous souhaitez exporter doit être spécifiquement “annoté” (en fait, des Properties à associer à l’enregistrement de l’interface, dans l’Activator). Ce qui permettra au bundle Apache CXF de le détecter au moment du “start”, et de l’exporter sous forme de Web Service !

Donc, dans le détail :

1) Ecrire un bundle OSGi – ici, un “HelloWorld” qui exporte l’interface suivante :

package helloworld;
public interface HelloService {
  public String sayHello(String name);
}

Le bundle se compose de 3 fichiers :

- L’interface : HelloService.java

package helloworld;
public interface HelloService {
  public String sayHello(String name);
}

- L’activateur Activator.java : tout simple, mais notez les 3 lignes “props.put” (+ le passage de “props” en paramètre de registerService()) qui concernent l’exportation de l’interface sous forme de Web Service, et qui permettront au bundle CXF d’enregistrer le nouveau bundle comme web service dès qu’il sera détecté au démarrage :

package helloworld;

import java.util.Dictionary;
import java.util.Hashtable;

import org.osgi.framework.BundleActivator;
import org.osgi.framework.BundleContext;
import org.osgi.framework.ServiceListener;
import org.osgi.framework.ServiceEvent;

public class Activator implements BundleActivator {
  public void start(BundleContext context) {
    Dictionary props = new Hashtable();

    props.put("service.exported.interfaces", "*");
    props.put("service.exported.configs", "org.apache.cxf.ws");
    props.put("org.apache.cxf.ws.httpservice.context", "/helloworld");

    context.registerService(HelloService.class.getName(), new HelloImpl(), props);
 }

  public void stop(BundleContext context) { }

  /**
   * Implementation de l'interface HelloService
   */
  private static class HelloImpl implements HelloService {
    public String sayHello(String name) { return "Hello " + name + "!"; }
  }
}

- Le manifeste, manifest.mf :

Bundle-Name: HelloWorld
Bundle-Description: A Hello World bundle
Bundle-Vendor: Gibello
Bundle-Version: 1.0.0
Bundle-Activator: helloworld.Activator
Export-Package: helloworld
Import-Package: org.osgi.framework

Reste ensuite à créer le bundle (au préalable, faire pointer le CLASSPATH vers la librairie felix.jar – qui contient les classes d’OSGi, et se trouve dans le répertoire bin/ de felix) :

javac -d . *.java
jar cfm helloworld.jar manifest.mf helloworld/

2) Installer et démarrer les 3 bundles dans Felix :

Supposons que les 3 bundles (org.osgi.compendium-1.2.0.jar, cxf-dosgi-ri-singlebundle-distribution-1.1-SNAPSHOT.jar et helloworld.jar) soient copiés dans un sous-répertoire “my_bundles” du répertoire de felix :

  • * Démarrer Felix ( java -jar bin/felix.jar )
  • * Installer / démarrer les bundles (install … start)
$ java -jar bin/felix.jar 

Welcome to Felix.
=================

->
-> install file:my_bundles/org.osgi.compendium-1.2.0.jar
Bundle ID: 25
-> start 25
->
-> install file:my_bundles/cxf-dosgi-ri-singlebundle-distribution-1.1-SNAPSHOT.jar
Bundle ID: 26
-> start 26
->
-> install file:my_bundles/helloworld.jar
Bundle ID: 27
-> start 27
->

3) Le web service est prêt…

Maintenant, il ne reste donc qu’à accéder au Web Service !
Par exemple, pour accéder à sa description WSDL :

http://localhost:8080/helloworld?wsdl

A noter qu’il est parfaitement possible de générer des “stubs” java pour y accéder, par exemple avec l’outil wsimport du JDK (à partir de la version 1.6) – le web service semble donc compatible avec JAX-WS.

Laissons un peu de côté le tumulte ambiant, et posons nous la vraie question : Hadopi, c’est quoi ?

Hadopi est une loi sur la technique.

Elle vise à réglementer la manière dont une technique (l’échange de fichiers, pour simplifier) doit se propager dans la société, et ce que doit être son contenu.

En ceci, elle est assimilable à toute loi sur la technique : par exemple, lorsqu’il s’agit de réglementer les OGM, ou le déploiement des antennes-relais, ou la spéculation financière, le problème est exactement identique.

Autrement dit, légiférer sur la technique est indépendant du contenu : et ceci est dû à certaines propriétés de la technique, par ailleurs bien connues, au moins depuis les années 60 (à ce sujet, on s’intéressera, par exemple, aux travaux de Jacques Ellul ou de Marshall McLuhan, entre autres).

Tout d’abord, la technique n’est pas neutre : autrement dit, pour revenir à Hadopi, ce que deviendra l’échange de fichiers ne dépend pas de “ce qu’on en fera”, mais ne dépend que de deux paramètres : la nature propre de cette technique, et la nature de l’homme social (ou, dit encore autrement, la manière dont l’échange de fichiers modifiera la société ne dépend pas de notre volonté).

Ensuite, la technique n’est pas “bonne ou “mauvaise” : échanger des fichiers, ce n’est pas “bien” ni “mal” (et pas davantage “moral” ou “immoral”). L’introduction d’une technique peut modifier la société dans un sens plus ou moins bénéfique (ou négatif), mais là encore, c’est indépendant de notre volonté.

Enfin, les effets de la technique ne sont connus que beaucoup plus tard, longtemps après son introduction, essentiellement pour deux raisons : les délais de diffusion profonde de la technique et de ses conséquences, et un certain état de fascination de l’homme (lequel baigne dans un environnement nouveau dont il fait partie, ce qui interdit tout recul) dont la technique induit ensuite de nouveaux comportements (inconnus au départ).
La technique nous transforme autant que nous la transformons, et ce processus prend du temps.

Autrement dit, légiférer sur une nouvelle technique revient à légiférer sur l’inconnu, ce qui ne peut avoir que des effets aléatoires à court terme, puis négligeables à long terme (la loi n’ayant que peu de chances d’être axée sur les bonnes problématiques, encore inconnues au moment où elle est votée).

Ce constat ne peut que rendre divertissant le débat sur Hadopi : quoique racontent ses défenseurs ou ses opposants (et qui tient généralement de la brève de comptoir), et quelle que soit la teneur du texte voté, çà ne changera rien sur le fond, et ceci tient aux propriétés générales de la technique.

Ce qui fait moins rire, c’est que la même conclusion s’applique à toute velleité de réglementer la technique : les OGM ou le nucléaire existent, fort bien, on sait qu’on devra faire avec, applications militaires incluses (n’en déplaise à nos députés et gouvernants, lesquels, au passage, n’y connaissent rien – pas plus que pour Hadopi, et probablement moins – mais “heureusement”, on l’a vu, ce détail importe peu, puisque leur pouvoir est inexistant).

Bon, mais revenons à Hadopi.

Il se peut que cette loi ait des effets à court terme : effets aléatoires, on l’a vu. Elle peut ralentir l’échange de fichiers ou l’accélérer, précipiter la fin des majors ou la freiner, faire condamner quelques grand-mères ou quelques vrais “pirates”, ou n’être jamais appliquée ni applicable… mais nul ne peut dire ce qui adviendra.

La seule chose dont on est certain, c’est qu’à long terme, Hadopi ne changera rien.
Reste à espérer que les mutations sociales liées à l’échange de fichiers nous conduiront dans une direction souhaitable : “le hasard fait bien les choses”, dit la sagesse populaire…

Retour sur une sympathique entrevue avec Eben Moglen, organisée à l’initiative de la communauté open-source OW2 (dont je suis membre actif)…

Pour ceux qui ne connaissent pas Eben, c’est tout simplement l’avocat de la FSF (Free Software Foundation), l’auteur des licences GNU (dont la fameuse GPL), et sans doute le premier juriste à avoir traduit en termes légaux la notion de “copyleft” (il n’a pas inventé le copyleft… mais lui a donné la validité juridique qui lui manquait !). Il enseigne aussi le droit à l’Université de Columbia (New York).
Eben est également un homme de conviction, et développe une analyse marxiste de l’évolution de la propriété intellectuelle (selon lui, une nouvelle “lutte des classes” oppose les travailleurs de la connaissance aux tenants de la propriété intellectuelle “classique”, que le sens de l’histoire devra faire tomber, comme il a fait tomber la propriété féodale au moment de la Révolution française… La propriété intellectuelle étant perçue comme une des bases du système économique, son raisonnement prend alors une portée générale).

Bref, à mon sens, Eben est l’un des juristes les plus importants des 30 dernières années…
Mais revenons à notre thème central : nous sommes ici pour questionner Eben sur la licence GPL (en particulier, la nouvelle GPL v3, mais plus globalement ce qu’implique l’utilisation de la famille de licences GPL).

Rappel pour les non initiés : la GPL (General Public License) met en oeuvre le principe du “copyleft” (jeu de mot intraduisible, qui suggère le contraire du droit d’auteur – “left” signifie “gauche” alors que le “right” de “copyright” signifie “droite” – mais aussi le fait de laisser le droit à quiconque de copier : “copy left” signifie, en gros, “je laisse copier qui veut”).

Le copyright permettait à un auteur de restreindre les droits sur son oeuvre (droits d’utilisation, de distribution, de modification…). Le copyleft, c’est l’inverse : l’auteur interdit à quiconque toute restriction des droits (et laisse généralement, au départ, toute liberté de copie, distribution ou modification).

La GPL met en oeuvre le “copyleft” de façon virale : non seulement les droits ne peuvent être restreints sur l’oeuvre originale, mais également sur toute oeuvre dérivée (forcément couverte par la même GPL). Elle garantit que toute oeuvre libre, même modifiée, le restera…

Et notre réunion ? Eh bien, elle se déroule à Paris (le 5 juin dernier), en présence d’une dizaine de personnes, dont j’ai la joie de faire partie. Je me suis spécialement déplacé pour l’occasion : 2 heures de questions libres à Eben Moglen, comment résister ?

Compte-rendu, dans la limite de ce que je peux comprendre (je ne suis pas juriste, et dispose d’un anglais acceptable… sans plus !) :

Tout d’abord, Eben a fait quelques rappels simples sur la GPL : en ce qui concerne les oeuvres dérivées, il est clair que les modifications privées peuvent rester privées (usage interne, par exemple – ou toute modification qui n’est pas diffusée)… mais toute version distribuée doit être couverte par la GPL, qui est bien en ce sens une licence virale.

La GPL v3 définit plus clairement ce qu’est une copie “privée” (non couverte par la GPL car non redistribuée) : il est maintenant clair que la sous-traitance reste dans le cadre privé.
Exemple : si une SSII travaille pour vous, sous contrat, sur du code GPL que vous ne redistribuez pas… le fait de le transmettre à cette SSII n’est pas une distribution, donc ce n’est pas couvert par la GPL !

J’ai pu poser à Eben une question qui me taraude depuis longtemps : à savoir, quel est le périmètre exact d’une “oeuvre dérivée” ? Par exemple, une application de gestion qui utilise la base de données MySQL (couverte par la GPL) ne saurait être considérée comme une “oeuvre dérivée” de MySQL… mais où est la limite ?

J’ai pris un exemple plus tangent : une servlet déployée dans un conteneur couvert par la GPL…
Réponse d’Eben : dans la mesure où les 2 programmes peuvent fonctionner indépendamment (dans le cas de ma servlet, çà implique qu’il existe au moins un second conteneur compatible dans lequel je puisse la déployer), ET à condition qu’une interface publique d’échange soit utilisée (ma servlet utilise l’API servlet, qui est publique), alors on n’est pas en présence d’une oeuvre dérivée.
Donc, même si l’interface d’un composant GPL est publique, encore faut-il que le composant qui fournit cette interface soit interchangeable… sinon, tout programme qui l’utilise est une oeuvre dérivée !
A noter que la GPL v3 éclaircit les choses, dans ce domaine (sous GPL v2, toute distribution commune de 2 oeuvres était considérée comme une seule oeuvre composite, même si l’oeuvre n’était pas à proprement parler “dérivée” – ce n’est heureusement plus le cas).
Pour les servlets, on est donc tranquilles… mais il faut quand même se méfier !

Eben a ensuite tempéré ce propos en rappelant que, si je suis l’auteur d’un programme, c’est moi qui fixe les droits : je peux très bien fournir une interface publique, et décréter que les programmes qui utilisent cette interface ne sont pas des oeuvres dérivées du programme initial. Il parait même que Linus Torvalds a utilisé ce moyen pour certaines interfaces du noyau Linux !

Sinon, retour sur quelques caractéristiques spécifiques à la GPL v3, d’après ce que j’ai pu comprendre…

La GPL v3 se veut “transnationale”, c’est-à-dire détachée de tout contexte juridique local (entendez “moins liée au droit américain que la v2″). Pour celà, elle utilise un vocabulaire le moins connoté possible (décorrélé du domaine juridique).

Le droit central qu’octroie la GPL, c’est le droit de distribuer une oeuvre dérivée : la GPL v3 établit clairement que des oeuvres dérivées peuvent être librement redistribuées, et que ce ne sera pas criminel quelle que soit la juridiction.

La GPL v3 offre aussi des garanties nouvelles, au moins dans 2 domaines :
- La “tivoization” (= le fait de faire en sorte qu’un logiciel ne puisse fonctionner que sur une plateforme hardware donnée) : sous GPL v3, toute oeuvre dérivée adaptée à un hardware spécifique doit être distribuée avec le mode d’emploi pour l’installer.
- Les brevets : l’auteur ne peut défendre aucun brevet sur le code original (et le principe vaut aussi pour les contributeurs, concernant les oeuvres dérivées). Si brevet il y a, les utilisateurs / distributeurs / contributeurs du code ne peuvent être inquiétés à ce titre.

Enfin, questionné sur la validité éventuelle de “restrictions à l’exportation” pour un programme couvert par la GPL, Eben est catégorique : c’est impossible. Raison invoquée à titre d’exemple : “Microsoft est assez riche pour s’acheter un petit état” ! CQFD…

Si, globalement, la discussion est restée assez technique (quoique rendue vivante par quelques exemples et anecdotes), Eben n’a pu totalement s’empêcher d’aborder le volet “idéologique” :
Lorsqu’une communauté publie du code sous GPL, il devient très difficile de prendre le contrôle de cette communauté (de la racheter, par exemple…). L’utilisateur se trouve alors en présence d’une chaîne d’approvisionnement “sans but lucratif” (littéralement “non profit supply chain”), qu’il est nécessaire de protéger comme tout bien commun devrait l’être : Eben a pris pour exemple la forêt, ou, avec malice, nos marins-pêcheurs…

Voilà, j’arrête là… en espérant que ce compte-rendu puisse être utile, et que je n’ai pas trop déformé les propos d’Eben (en les comprenant mal ou en les traduisant). En tout cas, j’ai maintenant les idées plus claires, et j’espère que vous aussi !

Un grand merci, bien sûr, à Eben Moglen pour sa patience et sa disponibilité.

Ces derniers temps, le législateur prend à nouveau de grands airs offusqués à propos d’un sujet cent fois rebattu : le “piratage” sur Internet, et particulièrement sa forme la plus subversive, le “peer to peer” ou échange de fichiers (les échos de la polémique emplissent le web français et même européen : il y est question de la loi “HADOPI” ou “loi Olivennes”, de “riposte graduée” avec amendes et fermeture administrative des connexions internet de contrevenants, et autres fariboles néo-fascistes à base d’écoutes privées conduites par de zélés fonctionnaires… semblant tout droits sortis d’un passé aux relents douteux).

Mais bon, le but de ce post n’est pas d’enfler la polémique ambiante, ni de rabâcher des informations déjà cent fois publiées : les chiens aboient, la caravane passe.

Il s’agit plutôt, ici, de faire un tour d’horizon de ce qu’est réellement le “piratage”, souvent présenté comme un vol pur et simple par les uns, et comme une sorte de droit inaliénable par les autres… panorama des principaux concepts et enjeux sous-jacents.

La notion de “ressource rivale”

Une ressource est dite “rivale” si sa possession par quelqu’un empêche sa possession par quelqu’un d’autre (sinon, elle est dite “non rivale”).
Ma voiture est une ressource “rivale” (si vous la prenez, je n’en ai plus), tout comme un disque sur l’étal d’un disquaire (si je le subtilise, le disquaire ne l’a plus).
A contrario, une idée, par exemple, est une ressource “non rivale” (si je vous fais part de l’idée, nous sommes deux à la détenir : je n’en suis pas dépossédé). Il en va de même d’un morceau de musique enregistré : si j’en détiens une copie, celui qui détient l’original l’a toujours !
Toute la roublardise de ceux qui assimilent le piratage au vol consiste à confondre ressources “rivales” et “non-rivales” : vous qui ne voleriez pas un disque, vous le copiez, c’est pareil ! Cet amalgame relève évidemment de la mauvaise foi.

La notion de coût marginal

Important en économie, le “coût marginal” d’un bien ou d’un service est son coût réel de production à l’instant T.
Par exemple, si un constructeur automobile conçoit un nouveau modèle et construit une nouvelle usine pour le produire, il devra amortir ses investissements : le coût de production des premiers exemplaires sera élevé.
Mais si le succès est au rendez-vous, une fois ces coûts amortis, produire une voiture ne coûtera plus que le prix des pièces, de la main d’oeuvre, plus une fraction du coût de fonctionnement de l’usine.
Pour une voiture, ce sont quelques milliers d’EUR. Pour un CD de musique, ce sont quelques centimes !

Ce coût correspond au prix que vous pourriez payer un CD de musique datant de quelques années s’il n’y avait ni intermédiaire, ni marge. Même avec une marge de 200 ou 300%, le CD ne devrait pas coûter plus d’un EUR…

Et la rémunération des auteurs ?

On peut la concevoir de différentes manières :

  • * soit l’auteur rend un service (par exemple, un artiste fait un concert, ou il enregistre un disque), et on le rémunère uniquement pour le temps qu’il a passé à travailler. Ce schéma est celui que vivent la plupart des artistes (on l’oublie souvent) – les programmeurs de logiciels sont soumis au même régime (généralement, ils sont salariés).
  • * soit l’auteur perçoit des droits sur chaque utilisation ou diffusion de son oeuvre : c’est le schéma de la propriété intellectuelle classique, mis en oeuvre, par exemple, par la SACEM en ce qui concerne la musique.

Si le second schéma n’est pas inacceptable en soi, il a induit au moins deux dérives :

  • * Souvent, la propriété intellectuelle est déléguée au distributeur (en partie ou en totalité) : dans ce cas, ce n’est pas l’auteur, mais le distributeur, qui est rénuméré au titre d’une création… qu’il n’a pas créée !
  • * Dans la plupart des états occidentaux, la durée de protection des oeuvres, à l’origine de quelques années, a été étendue au-delà de toute mesure (jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur !). Ce dispositif était au départ conçu pour favoriser la créativité : comme l’a fait remarquer le juriste Lawrence Lessig, “à quoi bon favoriser la créativité d’un mort ?”

En France, il conviendrait d’ajouter la “redevance pour copie privée”, que vous acquittez à chaque fois que vous achetez un support numérique (CD, DVD, disque dur…) et qui est supposée rémunérer les auteurs. Or la copie privée est un droit : comment expliquer que l’on rémunère les auteurs en contrepartie d’un droit dont on dispose (et dont l’exercice ne saurait donc constituer un préjudice) ? La seule explication, c’est de considérer cette redevance comme une compensation du piratage… autrement dit, comme une forme de droit à pirater (j’ai déjà payé, donc je me sers, disent les pirates… ont-ils foncièrement tort ?)

Ici donc, comme toujours, le bon équilibre est dans la mesure : un usage raisonné des deux modèles de rémunération (service et droit d’auteur limité dans le temps) conduirait à une rémunération équitable de tous les acteurs, tout en rendant le marché accessible.

Le piratage est un impôt progressif…

Cette phrase n’est pas de moi : elle est attribuée à Tim O’Reilly, célèbre éditeur américain.
Prenons exemple sur la musique : les artistes les plus diffusés pâtissent réellement du piratage. Mais c’est au profit de nombreux artistes inconnus, dont la musique n’est diffusée que grâce à l’échange de fichiers : la notoriété que cette diffusion leur confère leur permet de mieux remplir leurs salles de concerts, et de vivre dignement de leur art (les plus chanceux parvenant même au sommet du box office).
Donc, ce qui est perdu par quelques uns profite au plus grand nombre : en ce sens, le piratage est bien un “impôt progressif”, acquitté par les plus riches au profit de tous – ce qui explique, entre autres, que nombre d’artistes s’opposent à tout “flicage” de l’internet.

Les risques du flicage

On a assez parlé des atteintes aux droits individuels, ainsi que du risque d’exclure des gens de l’internet (qui est bien plus qu’un espace d’échange de fichiers !), pour qu’il soit inutile de s’étendre davantage sur le sujet.
Mais il y a au moins deux autres dangers, souvent moins connus :

  • * Le premier est celui de la généralisation de technologies de chiffrage (ou “cryptage”) : il existe déjà des réseaux “peer to peer” extrêmement sécurisés (comme “mute”, par exemple). Sur ces réseaux, il est quasiment impossible de déterminer qui est qui, et qui fait quoi, sauf à mobiliser d’énormes moyens… sans même que le succès ne soit garanti !

On y trouve déjà aisément des contenus pédophiles, entre autres : le durcissement des mesures policières conduit au durcissement de la contre-mesure, lequel ouvre un boulevard aux véritables activités criminelles.

  • * Le second est le risque d’”erreur judiciaire” : supposons, par exemple, que mon voisin ait mal sécurisé son accès wifi (ou qu’il participe à un réseau de wifi communautaire). Si j’utilise sa connexion pour télécharger illégalement des oeuvres protégées, c’est lui qui verra son accès internet coupé… ce n’est pas très juste !

Pour conclure, un peu de politique politicienne…

Comme souvent dans le débat politico-économique, les conservateurs avancent masqués… et déguisés en libéraux !
Ce dont il est question lorsqu’on veut “fliquer” l’internet, ce n’est pas la protection des auteurs : c’est la protection des positions acquises.

Or un libéral, ce n’est pas quelqu’un qui défend les acquis : c’est quelqu’un qui défend le progrès par le biais de la compétition, de la création et du mérite.
A ce titre, qualifier de “libéraux” ceux qui nous gouvernent aujourd’hui serait leur faire un compliment qu’ils ne méritent pas : un conservateur est un conservateur, tout comme un chat est un chat…

Innovation zéro

In: Non classé

1 Apr 2008

Avez-vous quelque peu cherché à innover, à inventer quelque chose de nouveau, à créer ou même simplement à penser de manière originale ?
Si c’est le cas, vous vous êtes sans doute aperçu que c’est difficile et inconfortable (l’effort nécessaire pour créer est incommensurable à celui nécessaire pour copier, et se déroule le plus souvent sous des regards réprobateurs), alors même que nombre d’inventions paraissent a posteriori du domaine de l’évidence (“comment n’y ai-je pas pensé moi-même” ?).

Cette proposition ne serait-elle pas contradictoire si l’on n’était pas, foncièrement, des animaux stupides et conditionnés ?

Il existe dans l’histoire un exemple édifiant : l’invention du zéro.

Un enfant de 5 ans est capable de comprendre ce qu’est le zéro, devenu une évidence pour tout un chacun. Pourtant, il a fallu des siècles pour l’inventer, puis encore 1000 ans pour comprendre qu’il s’agissait d’un nombre (inventé comme une forme d’espace pour la notation positionnelle des nombres 300 ans avant JC, il fut défini comme résultat de la soustraction d’un nombre à lui-même en… 628) – sans compter le temps que le zéro a mis à se diffuser (introduit en Europe occidentale au XII ème siècle !).

Le zéro n’a pas seulement été retardé par notre stupidité : notre aveuglement (ou conditionnement) y est aussi pour quelque chose. Le zéro n’était réellement concevable que dès lors qu’une certaine conception des nombres se faisait jour (et réellement utile que combiné à la notation positionnelle – perçue comme seule efficace pour effectuer des calculs, mais longtemps freinée par le poids de la tradition et la pression de certains lobbies, dont le calcul était le fonds de commerce).

Il ressort donc que, d’une part, très peu d’individus auraient la capacité d’inventer le zéro – et qu’ils seraient encore moins nombreux capables de convaincre les autres de son utilité : car le frein le plus puissant à l’innovation, c’est notre conditionnement.

Il est a contrario notable qu’une fois le zéro inventé et diffusé, il est devenu partie intégrante de notre conception de la réalité – au risque de nous cacher, irrémédiablement, d’autres vérités, et de nous rendre incapables d’innovations qui auraient pu se faire jour dans un monde sans zéro : notre pensée est inconsciemment orientée par le zéro (comment penser comme si le zéro n’existait pas ?)

Nous n’avons donc qu’une vision étroite et bridée de la réalité : outre le fait que nous l’appréhendons avec des sens fort limités, notre formation nous inculque nombre d’idées préconçues dont nous ne pouvons ensuite nous dégager.
Prenons, à titre d’exemple, la géométrie Euclidienne : nous avons tous appris que la somme des angles d’un triangle est de 180 degrés. Faites l’expérience de tracer ce triangle sur une sphère au lieu d’un plan : la somme de ses angles sera alors de… 270 degrés.
Rien de nouveau : 180 degrés, c’est uniquement dans le plan Euclidien. Le problème, c’est que nous prenons ce postulat pour argent comptant – autrement dit, nous voilà persuadés de vivre dans un espace Euclidien, et nous allons baser nos raisonnements là-dessus. “Chance”, nous vivons dans un espace (ou une portion d’espace ?) où la géométrie Euclidienne s’applique… presque. Ce qui renforce d’autant notre croyance qu’elle EST la réalité… cette “petite” approximation (qui perdure chez la plupart de nos contemporains – peu de quidams se méfient du triangle) nous a fait perdre quelques millénaires.

Tout est à l’avenant : l’industrie mécanisée et notre conception du temps découleraient de notre système d’écriture et de l’imprimerie (division des tâches, notion de subdivision, etc… que l’on applique ensuite à d’autres domaines), et notre science même découlerait de la religion monothéiste (avec un curieux effet de balancier : étant persuadé que Dieu ne s’incarne pas en toute chose, l’investigation est légitimée… alors même qu’une certaine conception de la morale et de l’autorité canalise le progrès).

Autrement dit, nous n’avons pas seulement une faible capacité d’invention : en plus, nous avançons avec des oeuillères, au sein d’un système qui nous dicte ce que l’on doit penser !
Et plus nous avançons, plus nous nous persuadons que nous détenons la vérité… que l’on essaie ensuite d’inculquer aux autres, au besoin par la force, déclarant ineptes d’autres formes de science ou de pensée qui nous sont inintelligibles, et se trouvent perdues à jamais (la médecine primitive, certaines conceptions du temps, et nombres de philosophies oubliées ont fait les frais de cette attitude… sans parler des nombreux savants, philosophes et inventeurs qui furent purement et simplement méprisés, traîtés comme fous, poussés au parjure, voire assassinés).

Nous sommes un peu comme un automobiliste qui ne voit que ce qui est éclairé par ses phares : l’étendue de notre connaissance se résume à cet étroit faisceau, et ce que nous ne connaissons pas est du même ordre que la nuit autour (la métaphore a quelque chose d’équilibré : les scientifiques se demandent encore où est passée… 90% de la masse de l’Univers !)

Quant à l’innovation, elle commence par une certaine attitude critique : la prochaine fois qu’on vous racontera que la somme des angles d’un triangle est égale à 180 degrés, demandez-vous si l’on ne vous prend pas pour un imbécile…


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